RAPPORTS TRADITIONNELS DE L’HOMME AFRICAIN AVEC DIEU – AMADOU HAMPATÉ BÂ

LES RAPPORTS TRADITIONNELS DE L’HOMME AFRICAIN AVEC DIEU – 1ère Partie

Rapports traditionnels de l’homme africain avec Dieu – ASPECTS DE LA CIVILISATION AFRICAINE- 

RAPPORTS TRADITIONNELS DE L’HOMME AFRICAIN AVEC DIEUTraiter des « rapports traditionnels de l’homme africain avec Dieu », ainsi qu’il a été proposé, en généralisant cette conjoncture religieuse à toute l’Afrique, pourrait amener à commettre des erreurs profondes.

Il n’y a pas, en effet, un « homme africain » qui représente un type valable pour tout le continent, du nord au sud et de l’est à l’ouest.

  • Il y a l’homme africain du nord, habitant le bassin de la Méditerranée ou les côtes de l’océan Atlantique.
  • Ll’homme du Sahara, qui voisine avec celui de la savane.
  • Il y a enfin l’homme de la forêt.

Autant de types de caractère, de comportement, autant d’ethnies, autant de formes religieuses traditionnelles.

Pour rester dans le vrai et ne pas risquer de généralisations hâtives, il faudrait traiter séparément de la religion d’une ethnie donnée :

  • Bambaras,
  • Dogons,
  • Baoulés,
  • Mossis, etc.

J’examinerai donc, dans le cadre de la présente étude, les traditions propres à la région que je connais le mieux:

  • Celle du Mali, ancien Soudan français de l’époque coloniale.

Ce pays de savane est celui des traditions bambaras, peules, dogons et malinkés. Dont certaines ont donné naissance dans le passé à de grands empires. Avant que leur rencontre, et parfois leur fusion avec l’Islam, n’ait fait apparaître un nouveau type de comportement traditionnel vis-à-vis de Dieu. Davantage en prolongement d’ailleurs qu’en opposition avec le précédent, comme nous pourrons le voir plus loin.

Comme nous l’avons signalé en commençant, les rapports traditionnels de l’homme avec Dieu, en Afrique, peuvent être multiformes :

Les manifestations du « Sacré », et les cultes qui lui sont rendus, varient selon les dieux.

rapports traditionnels de l’homme africain avec Dieu

« Les dieux… »

Il est bien vrai que la plupart des cultes traditionnels observables s’adressent à une pluralité de dieux, de niveaux et d’importance divers, et parfois bien insolites pour l’observateur venu de l’extérieur.

Dans ce panthéon bigarré, quelle est donc la place de « Dieu » ?

Rapports traditionnels de l’homme africain avec Dieu – Etre Suprême

L’existence d’un « Etre Suprême », non définissable et demeurant « dans le ciel », se retrouve dans la plupart des traditions religieuses de la région considérée, et de l’Afrique noire en général.

Transcendance et Immanence

Que ce soit:

  • « Maa Ngala » (Maître de Tout)
  • ou « Masa Dembali » (Maître incréé et infini) des Bambaras,
  • ou « Geno » (l’Eternel) et « Dundari » des Peuls.

Dieu est considéré comme l’Etre Suprême, Créateur unique de tout ce qui existe. Situé au-delà de toute contingence, échappant à l’intelligence humaine, et cependant à la fois transcendant quant à son être et immanent quant à sa manifestation.

A la fois au-delà de tout et hors de portée de toute atteinte, et en même temps présent partout :

« Partout où il y a le ciel, il y a “Maa Ngala” », dit l’adage bambara.

rapports traditionnels de l’homme africain avec Dieu

Si cette ambivalence peut heurter un esprit logique, pour qui les contraires sont séparés une fois pour toutes et ne sauraient se rencontrer:

  • Je me hâte de dire qu’aucune ambivalence ne gêne l’esprit africain, et moins encore quand elle a trait à « Sebaa Mansa Kolibali ».

Le « Puissant-Roi-Tout-Pouvant » (expression, parmi tant d’autres, servant à désigner Dieu en langue bambara), ou au « lointain et proche Kaydara » des Peuls.

La tradition enseigne que la distance qui sépare Dieu de l’homme qui sait l’invoquer n’est pas plus grande que celle qui sépare l’ongle et la chair du doigt qu’il recouvre. Tandis que l’homme qui ne sacrifie pas à Dieu et ne le prie pas s’en trouve séparé par une distance égale à la profondeur des cieux…

Agents

Dans la majorité des cas cependant, l’Etre Suprême est considéré comme trop éloigné des hommes pour que ceux-ci lui vouent un culte direct.

Ils préfèrent s’adresser à des agents intermédiaires.

En effet, le « Dieu du Ciel », appelé parfois pittoresquement « Charpente des Espaces » ou « Os du Ciel » (ngalakolo):

  • Est situé à une distance si éloignée dans l’espace que la voix de « Maanin » —  Le petit homme fils d’Adam  —  ne saurait l’atteindre directement.

Il faut des véhicules appropriés pour transporter jusqu’à lui doléances et louanges des hommes.

Dans la tradition africaine malienne, le rapport de l’homme avec Dieu ne s’est donc pas établi directement; A la manière des Prophètes favorisés de la Révélation dans les religions monothéistes.

Entre le Sacré Suprême, inaccessible de façon directe, et l’homme, s’étend tout un Sacré médian qui prend source et appui dans le Sacré Suprême. Et à son tour se déverse en forces fastes ou néfastes sur l’univers, par l’entremise de certains agents.

C’est à ces forces, qui gèrent le bonheur et le malheur des hommes, et non à l’Etre Suprême —  Bien que celui-ci demeure le créateur unique de toutes choses  — que s’adresseront les paroles rituelles. Davantage incantations que prières, et les offrandes propitiatoires destinées à les apaiser quand elles se déchaînent.

Cette manifestation du sacré par l’entremise d’un agent autre que lui, auquel des pouvoirs ont été délégués en quelque sorte par l’Etre Suprême, est à l’origine lointaine des diverses confréries religieuses traditionnelles secrètes, présidées par des dieux.

C’est ainsi que les traditions animistes maliennes connaissent les dieux :

  • Ntomo
  • Nama
  • Komo
  • Nya
  • Nyawrole
  • Jarawera, etc.
Ce sont là autant d’agents sacrés  —  ou consacrés  —  gérant une parcelle de la Puissance suprême.

Leur incarnation (dans l’être ou l’objet support) s’opère selon des modalités qui constituent la base du secret de la confrérie.

Ces agents de l’Etre Suprême se répartissent d’ailleurs en deux grands groupes complémentaires :

  • L’un est public, ordinaire,
  • L’autre est secret, occulte.

Il y a là comme un écho des dimensions « exotérique » et « ésotérique » des religions révélées.

Certains animistes du Mali donnent cependant plus de liberté à l’Etre Suprême lui-même, qu’ils dénomment « Maa Ngala ». Et qui peut s’incarner sous forme d’animal, de végétal ou de minéral, ou dans un phénomène naturel ou surnaturel.

  • C’est alors lui qui éperonne les vents, et soulève les vagues sur les eaux.
  • Aussi, c’est lui qui charge le tonnerre.
  • Et c’est encore lui qui tombe en foudre pour punir ou effaroucher les hommes ou les animaux qui l’offensent.

Cet Etre Suprême est terrible, mais néanmoins compatissant. Il accepte d’être imploré. C’est lui qui a inspiré les paroles sacramentelles.

Elles peuvent le toucher et le faire fléchir. Mais il y a, par contre, des paroles sacrilèges qui peuvent déclencher sa colère et attirer son châtiment sur ceux qui les prononcent :

Tout le mobile secret du rite est là, dans « la Parole ».

C’est elle qui constitue la base et l’agent actif du rite, ou « magie ».

Le fait de placer ainsi toujours un intermédiaire entre l’Etre Suprême et celui qui le sollicite trouve son écho jusque dans la vie courante :

  • En effet, les Africains des régions que nous examinons ici recourront toujours à un intermédiaire pour exprimer leurs souhaits ou leurs désirs à quelqu’un.

Beaucoup de coloniaux qui ont vécu en A.O.F. ont pu constater que le cuisinier passe toujours par le boy pour demander quelque chose au patron, et vice versa…

C’est cette conjoncture qui a donné à « l’interprète », intermédiaire officiel entre les administrés et leur chef, une place prépondérante dans l’administration coloniale.

En bambara, l’interprète se nomme « Répond-bouche ».

Chaque roi en a un ; Chaque dieu en a un.

Les ancêtres

Parmi ces intermédiaires entre le divin et l’homme, les quatre éléments fondamentaux de la nature  —  Feu, Air, Terre et Eau  —  jouèrent un rôle prépondérant.

Mais le plus proche et le plus efficace des intermédiaires est encore l’ancêtre-fondateur du village. Ou l’ancêtre de la tribu, parce qu’un lien secret de sang le relie à sa descendance mâle. Tandis qu’un lien de cordon ombilical et de lait le relie à sa descendance par les femmes.

L’ancêtre, dont la tombe doit être située dans le village ou dans l’enceinte familiale même, ou non loin est:

“Plus proche de ses descendants que ne l’est l’Etre Suprême qui habite l’Empyrée. Et dont la voix, faite de tonnerre et d’ouragan, est redoutée.”

On peut parler à l’ancêtre dans la langue qu’il a utilisée et léguée à sa postérité.

On connaît la nature des libations qu’il apprécie et comment les répandre pour qu’elles lui parviennent.

Etant désincarné, l’ancêtre est placé dans des conditions qui lui permettent de parler à l’Etre Suprême.

Pour tout animiste bambara, bobo, mianka, samo, etc., s’adresser aux mânes des ancêtres est préférable et plus efficace que s’adresser à l’Etre Suprême lui-même.

En effet, entre ce dernier et lui-même s’étend l’obstacle des plaines, montagnes et dunes des nuages.

La voix humaine risque d’être emportée et dispersée par les vents qui peuplent l’espace où réside l’Etre Suprême.

On sert toujours à boire à l’âme de l’ancêtre avant de lui poser une question ou de lui demander un service.

Cette coutume religieuse est d’ailleurs demeurée dans les mœurs :

  • Si vous entrez dans une maison où la tradition est en vigueur, on vous servira immédiatement de l’eau à boire, que vous ayez soif ou non.

La coutume vous commande d’en prendre une petite gorgée. C’est un rite.

On n’adressera la parole au visiteur que lorsqu’il aura mouillé ses lèvres.

« Servez d’abord à boire, dit la loi de « Dialan » (grand Dieu animiste du Ferlo-Sénégal), car l’homme altéré est un homme sans ses esprits. »

Celui qui refuse l’eau refuse la vie.

Il refuse donc le dialogue qui établit la relation.

Les anciens, en mourant, deviennent des « esprits tutélaires », à condition que leur postérité ou leur pays aient rendu à leur dépouille les honneurs funéraires traditionnels dus aux morts :

  • Cérémonies du 1er, du 3e, du 7e et du 40e jour après leur mort.

La mort permet à l’âme de retrouver sa fluidité astrale, une fois débarrassée de son poids charnel qui la maintenait à fleur de terre.

C’est cette pesanteur, cette lourdeur, qui demeure dans le cadavre et qui rend celui-ci impur.

Une fois désincarnée, l’âme trouve une base valable d’où elle peut s’envoler à chaque appel pour écarter le danger qui menace l’individu ou la collectivité de sa lignée.

Présence du Sacré en toutes choses: Animisme.

L’homme noir africain est un croyant né. Il n’a pas attendu les Livres révélés pour acquérir la conviction de l’existence d’une Force, Puissance-Source des existences et motrice des actions et mouvements des êtres.

Seulement, pour lui, cette Force n’est pas en dehors des créatures.

Elle est en chaque être.

Elle lui donne la vie, veille à son développement et, éventuellement, à sa reproduction.

Entouré d’un univers de choses tangibles et visibles :

  • L’homme, les animaux, les végétaux, les astres, etc.

L’homme noir, de tout temps, a perçu qu’au plus profond de ces êtres et de ces choses résidait quelque chose de puissant qu’il ne pouvait décrire, et qui les animait.

Cette perception d’une force sacrée en toutes choses fut la source de nombreuses croyances, aux pratiques variées. Dont plusieurs sont parvenues jusqu’à nous, parfois dépouillées, il est vrai, avec le temps, de leur signification originelle profonde.

L’ensemble de ces croyances a reçu le nom d’ « animisme » de la part des ethnologues occidentaux. Parce qu’effectivement le Noir attribue une âme à toute chose, âme-force qu’il cherche à se concilier par des pratiques magiques, et parfois par des sacrifices.

…A SUIVRE

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