Conte du Burkina Faso – Le passeport d’ivoire

Conte du Burkina Faso – Le passeport d’ivoire

Extrait de l’ouvrage Bernard Germain LAOMBE, Afrique Réveil vous propose un conte du Burkina, Le passeport d’ivoire. Une explication de la signification des passeports Africains se trouve en bas de page !

Il était une fois dans les savanes africaines, il y a bien longtemps, un Peulh qui avait deux femmes. Sa première épouse lui avait donné deux filles, dont l’une était mariée au loin et la petite dernière, Saratta, qui restait encore avec sa mère.

La jeune enfant était jalousée par sa marâtre, la seconde épouse de son papa, qui n’avait pas eu d’enfants.

Saratta, ayant peut-être été trop gâtée par une mère vieillissante, avait tendance à désobéir. Elle ne suivait même pas le simple conseil de ne pas marcher pieds nus!

Or, chacun sait que l’empreinte d’un pas peut être volée par quelque sorcier, qui vous vole aussi votre vie, ou vous enferme dans une prison magique!

La maman de Saratta sentit que ses Jours lui étaient comptés par le Très-Haut, Loué soit-Il et Mohamed est son Prophète. Alors, elle emmena sa fille en brousse.

Le Passeport

Elles atteignirent un manguier majestueux isolé au milieu de la savane. Il était un peu éloigné de la concession familiale, cet ensemble de cases qui composait la maison.

Manguier

Sous l’ombre nocturne du manguier, la maman montra à sa fillette un petit ivoire: un demi-œuf.

Il portait en creux une tête de vache sur la partie plate. Elle lui dit:

« Ta sœur, qui est mariée au troisième village au-delà du fleuve, ne te reconnaîtrait pas si tu allais la voir! Dans la concession de son mari, il y a un grand manguier comme celui-ci. Donne-lui ce passeport, elle saura qui tu es et te gardera avec elle! »

Et, devant Saratta, sa maman enfouit l’objet sous l’arbre. Ensuite, sa mère lui dit :

« Ceci est un secret, n’en parle à personne. Si un jour malheur m’arrivait, tu viendras prendre ce passeport. Mais avant, laisse-le là où je l’ai mis. »

Sur le chemin du retour, Saratta entendait sa mère mais ne l’écoutait pas, elle répondait par des « Oui maman» pour scander les recommandations de sa mère et faire semblant d’écouter.

Elle avait déjà trop envie de désobéir et de déterrer l’objet de sa cachette!

Dès le lendemain, durant la sieste, elle ne manqua pas d’exécuter son projet et alla voir sous le manguier: elle déterra l’ivoire, le regarda et le prit avec elle.

Elle ne savait pas que sa marâtre l’avait magiquement suivie, car Saltiogo, tel était le nom de la coépouse de sa mère, moulait chaque jour l’empreinte du pied nu de l’enfant et, après quelques incantations, devinait tout ce qui la préoccupait!

Car la marâtre était sorcière!

Ce fut facile pour elle quelques jours après de chiper le passeport d’ivoire et de le jeter dans le feu: ainsi, la petite fille de la première épouse ne lui échapperait pas!

Les premiers tourments de Saratta

En envoûtant la fillette, elle voulait obtenir des enfants pour elle-même qui était stérile.

Saratta ne retrouva pas son ivoire, mais l’oublia, trop préoccupée à désobéir à toute grande personne qui lui interdisait quelque chose.

La mère de Saratta s’affaiblissait et les pluies n’étaient pas venues qu’elle se mourait; elle appela sa fille:

« Va chercher le passeport que j’ai enterré sous le manguier et va rejoindre ta sœur, ne reste pas avec ton père maintenant que ma coépouse aura les mains libres pour te maltraiter. Souviens-toi: va droit vers l’est, le troisième village après le fleuve, une concession avec un grand manguier. » Et elle mourut.

Saratta pleurait: voir sa maman mourir lui avait fait beaucoup de peine. Mais cette histoire de passeport ne la préoccupa pas.

Elle n’essaya pas de rejoindre sa sœur et, si elle désobéit encore. C’est que sa marâtre était très gentille avec l’orpheline à qui elle donnait du lait et du miel dans du couscous de mil, plat que la fillette adorait.

Mais, dans le lait qu’elle donnait à la petite, Saltiogo mélangeait de la bouse de vache sur laquelle elle avait fait des incantations sorcières.

Conte du Burkina 6 Génisse Blanche

Un jour, Saratta fit des rêves particulièrement étranges et inquiétants lors de la sieste: elle s’était transformée en génisse toute blanche!

Mais quand elle se réveilla, elle comprit que ce n’était pas un rêve: elle était devenue une vache!

Et cela, par la méchanceté de sa marâtre, et par sa propre désobéissance aux injonctions de sa maman.

Elle comprit les recommandations de sa mère, mais c’était trop tard. Elle s’échappa de la hutte dans laquelle elle dormait en la détruisant car l’entrée en était basse et étroite, taillée pour une fillette, pas pour une vache.

La Génisse

Son père rattrapa la génisse et l’incorpora à son troupeau en la marquant de son signe:

  • Trois larges balafres au coutelas sur les flancs qui la firent durement souffrir.

Cette vache blanche le consola grandement du départ de sa gamine désobéissante qui l’avait si souvent lassée. De toute façon, il oublia sa fille car son épouse lui dit que la petite avait rejoint sa sœur venue la prendre pendant la sieste.

Personne n’avait osé appeler le maître de la maison, et la sœur de Saratta n’avait pas voulu qu’on le réveillât !…

Métamorphosée en génisse, Saratta passa des heures à pleurer. Elle aurait voulu mourir de faim mais ne le put. Désormais, elle comprenait tout ce que sa mère lui avait dit, mais c’était trop tard; elle réentendait les conseils de la défunte.

Elle comprit son destin quand sa marâtre entreprit de convaincre son père de sacrifier lui-même cette bête aux prochaines fêtes.

Saratta comprit que la sorcière arriverait à ses fins, il fallait fuir. Mais un espoir naquit en elle :

  • Saratta se dit que sa mère savait!

Elle connaissait bien la sorcellerie de sa coépouse! Il fallait avoir confiance.

Un jour que le troupeau était amené près du grand manguier par le pasteur qu’employait son papa, elle fouilla sous les feuilles et trouva son passeport!

Ce devait être le sien, il fallait avoir confiance et fuir!

La fuite de Saratta

Elle le prit dans la bouche. Elle profita de l’inattention du berger pour se sauver. Mais au lieu de filer directement dans la direction qu’elle devait prendre, elle prit la direction opposée, arriva sur un plateau latéritique sec où ses sabots ne laissèrent aucune marque.

De là, elle reprit la direction de l’est, vers le village où était mariée sa grande sœur. Elle marchait vivement et la nuit la surprit mais elle ne s’arrêta pas.

Dans cette même nuit, elle entendit un lion. Serrant la pièce d’ivoire dans sa bouche, elle s’aplatit au sol afin de donner à croire qu’elle était épuisée. Le chasseur s’approcha et, quand il bondit, elle se redressa et fit front:

  • Le fauve s’empala de lui-même sur ses cornes de lyre.

Elle se dégagea d’un brusque élan de tout le corps et s’enfuit, laissant le lion blessé derrière un buisson.

Au coucher du soleil, alertés parce que le troupeau ne revenait pas (le pasteur, effrayé par la perte d’une bête, s’était enfui !), le père et sa femme allèrent battre la brousse.

Ils ne retrouvèrent le troupeau qu’au matin. Il y manquait la vache blanche que le père rechercha, mais il perdit les traces de sa génisse d’albâtre sur le plateau de latérite.

Il renonça à la poursuite:

  • La génisse était partie comme elle était venue, Dieu l’avait voulu!

Mais Saltiogo, elle, ne désarma pas. Elle avait plus d’un jour de retard sur la génisse mais elle savait où Saratta s’obstinait à vouloir aller:

  • Rejoindre sa sœur!

Mais qui la reconnaîtrait en vache?

Sur les traces de Saratta

La marâtre la récupèrerait facilement avec les marques de propriété des trois grands traits sur les flancs!

Le passeport était parti en fumée et, sans lui, Khadi, la grande sœur de Saratta, ne la reconnaîtrait jamais.

Saltiogo prit donc directement la route de l’est et marchait sous le soleil quand elle entendit une respiration derrière un buisson.

« Elle est là! », se dit-elle en s’approchant.

C’est alors que le lion blessé par les cornes de Saratta bondit et la tua.

Saratta traversa le fleuve quand le soleil était déjà haut. Elle pressait le pas et compta un village, puis un autre, et au soir atteignit le troisième.

Les retrouvailles

Les femmes du village s’étonnaient de voir cette génisse inconnue à la robe virginale qui marchait d’un pas décidé et elles l’entourèrent.

Saratta leur lécha les mains de reconnaissance en se demandant qui était sa sœur parmi elles…

Elle fit alors le tour des concessions, dispersées comme dans tout village peulh et vit un gros et majestueux manguier:

  • C’était là qu’habitait sa sœur, sa maman le lui avait bien dit!

Saratta était arrivée!

Les femmes s’exclamèrent: «Khadi, c’est chez toi qu’elle va !»

La femme interpellée s’approcha, la génisse se tourna vers elle et meugla. En s’approchant de sa grande sœur, Saratta fouilla sa main de son museau humide et laissa tomber de sa bouche, gluant de bave, le passeport d’ivoire.

Interdite, Khadi le regarda et le reconnut. Elle se précipita chez elle et revint avec un passeport dans chaque main: tous deux en ivoire.

Tous deux étaient de même forme; tous deux représentaient une tête de vache aux cornes de lyre, à un détail près :

  • L’un était gravé en creux, l’autre était sculpté en relief.

Les femmes restaient silencieuses, étonnées que Khadi et la génisse aient eu deux passeports semblables et opposés, deux passeports en miroir….

Khadi rapprocha les deux ivoires, elle hésita un peu puis les joignit face contre face. Les deux têtes de vaches s’encastrèrent si bien l’une dans l’autre que les dos ronds des deux passeports réunis formaient comme un œuf d’ivoire bruni.

Les femmes applaudirent. Elles s’émerveillèrent plus encore lorsque la génisse s’évapora et qu’apparut à sa place une belle jeune fille.

C’est cette Saratta que Victoria Awa a dessinée et dont le portrait illustre ce conte. Et le conteur, lui, remet ce conte où il l’a trouvé en en donnant quand même la morale:

  • Il faut toujours obéir à sa maman et ne jamais oublier de porter des sandales quand on marche dans le sable!
Saratta - Conte du Burkina

Extrait de Petits contes des savanes du Burkina Faso.


Les passeports africains – Conte du Burkina Faso

Autrefois, en Afrique, on n’utilisait l’écriture que pour transcrire la Parole dictée au Prophète. Alors, pour envoyer un messager, on munissait son porteur d’une marque de reconnaissance, un passeport: c’était toujours un objet. Les deux correspondants en détenaient chacun un, les deux passeports étaient identiques, ou étaient deux moitiés d’une même pièce ou bien des objets qui se ressemblaient fortement. Ce pouvait être un simple morceau de bois ou de fer coupé en deux, ou bien des petites sculptures qui étaient jumelles ou qui s’ajustaient l’une à l’autre … Quand on envoyait un message, on donnait au commissionnaire ce que l’on possédait comme signe de reconnaissance. Le correspondant pouvait vérifier la véracité de l’envoi, paifois en ajustant la pièce que lui donnait le messager à celle qu’il possédait: ainsi s’assurait-il que c’était bien son ami qui lui envoyait le message.

La Rédaction

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