Poupées Noires – Poème de Léon-Gontran Damas

Poupées Noires – Poème de Léon-Gontran Damas

Rendez-les moi mes poupées noires
qu’elles dissipent
l’image des catins blêmes
marchands d’amour qui s’en vont viennent
sur le boulevard de mon ennui

Rendez-les moi mes poupées noires
qu’elles dissipent
l’image sempiternelle
l’image hallucinante
des fantoches empilés féssus
dont le vent porte au nez
la misère miséricorde

Donnez-moi l’illusion que je n’aurai plus à contenter
le besoin étale
de miséricordes ronflant
sous l’inconscient dédain du monde

Rendez-les moi mes poupées noires
que je joue avec elles
les jeux naïfs de mon instinct
resté à l’ombre de ses lois
recouvrés mon courage
mon audace
redevenu moi-même
nouveau moi-même
de ce que Hier j’étais
hier
sans complexité
hier
quand est venue l’heure du déracinement

Le sauront-ils jamais cette rancune de mon coeur
A l’oeil de ma méfiance ouvert trop tard
ils ont cambriolé l’espace qui était le mien
la coutume
les jours
la vie
la chanson
le rythme
l’effort
le sentier
l’eau
la case
la terre enfumée grise
la sagesse
les mots
les palabres
les vieux
la cadence
les mains
la mesure
les mains
le piétinement
le sol

Rendez-les moi mes poupées noires
mes poupées noires
poupées noires
noires
noires”

Poème de Léon-Gontran Damas, Pigments, 1937, Pour Robert Romain.

Léon-Gontran Damas fondateur avec le Sénégalais Senghor et le martiniquais Césaire, du mouvement de la Négritude.

Poète anticonformiste, Léon-Gontran Damas aurait eu 100 ans le 28 mars. Moins célèbre que ses amis Césaire et Senghor, le Guyanais reste pourtant l’une des grandes voix du XXe siècle. Un corps, sec. Un corps sec et chétif. Un regard, perçant.

Perçant de dandy au caractère bien trempé. Léon-Gontran Damas avait fait du bégaiement une poésie engageante. Lorsqu’on évoque la négritude, ce courant né sur les rives de la Seine dans les années 1930, son nom est étroitement associé à celui de ses deux compères : le Sénégalais Léopold Sédar Senghor et le Martiniquais Aimé Césaire. Mieux, il est le premier à avoir publié, en 1937, un recueil de poèmes, Pigments, somme de tous les combats menés par cette jeunesse venue des colonies.

La Rédaction

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